Jan Hartman
j.hartman@iphils.uj.edu.pl
Principia, 31-044 Kraków, ul. Grodzka 52
 
    back
   
Teksty,Texts,Texte  
  home

Le neutrum

[Le fragment de mon livre Heurystyka filozoficzna (L’heuristique philosophique)]

Pendant les quelques années que j’ai consacrées à la tentative d’une esquisse du projet que j'ai présenté sous le nom d’heuristique, j’avais considéré que le clou de cette entreprise, son instrument «opérationnel» (heuristique) devait être une conception entièrement structuraliste d’âme qui consistait à apporter à la langue philosophique une quasi-notion non dépendante d’une caractéristique uniforme qui serait «quelque chose», un «objet théorique», une certaine «forme», un «opérateur»... Par principe, cette «notion» devait éviter tout discours uniforme éclairant «son sens», «son emploi», «sa nécessité» et «sa signification formelle» - sa cohérence volatile étant garantie seulement par la vision de certaines traces d’un sens matériel, et cela uniquement à partir de certains points de vue. Ce qu’était une telle trace : que cette notion puisse poser un sujet de propositions grammaticales, que l’on puisse dire que son «identité» s’exprime dans certaines analogies structurales, des analogies et des similitudes aux différents rôles spécifiques, identiques à ceux que jouent certaines notions dans différentes théories. Ayant remarqué, dans le cadre de la pensée sur cette quasi-notion, le motif récurrent de son irréductibilité à toute détermination, le motif de sa nature opérationnelle supposée ainsi que sa complète neutralité dans sa relation à toute théorie possible dont le point de vue adopté devait justement posséder pour assise le sens «primordial» ou «propre», je l’ai nommé «l’élément neutre» ou bien encore «neutrum» - quelque chose de genre neutre. L’idée de la «neutralité» toutefois, en rapport avec l’idée de «quelconque» qu’elle contient, n’est que l’une des nombreuses idées que je voulais associer à d’autres dans cette «notion» du neutrum. Les structuralismes de Lacan, Foucault et Derrida appartiennent, dans une certaine mesure seulement, aux lieux peu nombreux de la tradition philosophique o_ les pensées de ce genre apparaissent ; auparavant, (chez Kant, Hegel, Nietzsche, Frege) il n’existait que des traces seulement d’une pensée qui prenne cette direction. Je considère l’entreprise et le développement de ce sujet comme l’une des voies les plus créatrices et les plus importantes de l’heuristique ; dans ce travail, cette «notion» ne pourra seulement qu’être posée.

Les intuitions structuralistes que j’ai en ce moment à l’esprit sont avant tout des idées telles que la notion de singularité de la structure, de l’élément neutre (emprunté aux mathématiques), celle de la case vide qui parcourt la structure, celle de l’objet = x et celle enfin de la différance. A l’origine de cette problématique qui prend corps grâce à ces notions, il y a la chose en soi et l’idée régulatrice kantiennes, le concept de médiation chez Hegel ainsi que toutes ces conceptions qui soulèvent le problème du sens de l’étreinte par un mot particulier de ce qui perd son sens dans le bavardage.

«La singularité de la structure» est une notion point de repère, de lieu, elle est ce relativement à quoi les autres éléments se déterminent d’une manière si distincte et si régulière (par exemple selon une fonction) qu’elle produit d’une certaine manière un contenu positif, ce qui signifie qu’il n’est point nécessaire de la désigner purement de manière relative : par exemple, l’origine d’un repère, des individus humains dans la structure des «phénomènes sociaux», les notions élémentaires mathématiques comme le centre de la figure, le centre de symétrie, le point d’inflexion d’une courbe, le sommet d’une figure, les extrema d’une fonction et de bien meilleurs exemples encore que pourraient donner des théories mathématiques plus avancées. Les singularités s’assemblent dans des séries et plutôt même génèrent des séries de notions théoriques aux qualités heuristiques éminentes, des notions autour desquelles se développent des théories. Le sens général de la singularité est peut-être rendu par l’intuition du «noyau de la cristallisation» : les singularités sont comme des formations de sens relativement stables et en même temps les sources de leurs transformations, ce qui les apparente au neutrum.

Soit un ensemble de notions, l’élément neutre, la case vide, l’objet = x, qui connote un moment particulièrement important de cette narration au sujet du neutrum. L’objet = x est un élément mobile de la structure, un surplus spécifique et formel de la signification qui prend ainsi différentes formes «en se remplissant» de la même manière que la case vide provoquant un mouvement dans la structure. Il n’est jamais «à sa place», il est toujours déplacé par rapport à lui-même, il ne se laisse pas «saisir». La «valeur» dans la structure des échanges économiques peut en constituer un exemple : elle n’est pas l’un des objets d’échange, elle ne pose même aucun quantum d’or mais s’exprime à l’intérieur d’un échange permanent, elle est comme la proportionnalité de la proportion elle-même. Pour généraliser encore cette abstraction, il est possible de dire que l’objet = x est le différenciant de la différence elle-même. Sa dérobade, ce déplacement par rapport à lui-même, le donne comme «notion» corrélativement à la différance chez Derrida ; il est comme une différance en tant que répétition de lui-même (car il inclut l’intuition de l’objet et donc pour le moins celle de lieu vide). Un déplacement relativement à toute signification de l’objet = x : sa différence est justement bien ce que Derrida appelle différance. L’objet = x se «retrouve» cependant toujours, cela signifie qu’il prend une forme différente en circulant dans la structure, que l’on peut comparer aux autres formes différentes de cette même équation (contenant une inconnue). La valeur «se retrouve» dans différentes séries comme l’or, les devises, le dollar, le pain... La capacité de mouvement de l’objet = x ainsi que sa nature formelle suggèrent la métaphore de la tache aveugle (Sollers), du truc, du machin, et comme telle le lie à la notion de l’élément neutre (comme le phonème zéro de Jakobson ou «la position zéro» de Frege) et à la notion de variable (d’o_ ce «x»). La difficulté particulière pour comprendre cet étrange statut de l’objet = x doit être rapportée à l’inclination à le confondre avec une fonction ou bien encore avec un analogue. Cependant, l’objet = x possède sa propre individualité symbolique, qui n’est ni analogique ni abstraite ; de plus, tout ordre structural possède son objet = x, toujours autre. Les différents ordres s’unifient, se lient d’une manière prescrite par le caractère de l’objet = x. Si j’achète à des indigènes leurs ornements pour de la verroterie, ces «bijoux» deviennent alors un objet = x qui circule entre les séries d’échange à la fois pour les indigènes et pour nous : pour nous en tant que «quelque chose sans valeur et possédant de la valeur là-bas», pour les indigènes en tant que «quelque chose possédant de la valeur et provenant de là-bas». Entre deux ordres structuraux, la relation de subordination et de prééminence économique s’établit sur la base de la circulation de la verroterie physique et de la verroterie-symbole.

Les relations entre les objets = x particuliers et la notion générale de l’objet = x ne sont pas claires. Cette dernière est l’objet = x d’un ordre très particulier qui est une théorie structuraliste. Accomplir cette généralisation de la notion d’objet = x possède un sens heuristique comme «manière de rappeler la consistance objective que prend la catégorie du problématique au sein des structures».

Généralement, ce en quoi la pensée structuraliste se rapproche le plus de la notion de neutrum est le travail heuristique de «la double science», autrement dit son exploitation et sa distanciation tout à la fois vis-à-vis d’un ensemble de notions propre à des discours particuliers, plus précisément vis-à-vis de l’ensemble des notions métaphysiques. L’aptitude à se mouvoir sur un espace compris entre le simple moyen affirmatif d’utilisation des notions et le moyen purement critique, qui s’exprime dans les représentations heuristiques du bricolage, du double geste, de la déconstruction, possède une signification décisive pour «la pensée non identifiante» du neutrum et pour l’apprentissage de l’utilisation de la notion de neutrum - à propos duquel il est dit qu’aucune expression n’est contentante et qu’il ne faut en accepter une malgré tout que lorsqu’elle renvoie distinctement à d’autres expressions possibles ainsi qu’à l’intuition. Si cette singularité de parole sur le neutrum ne doit pas exclusivement et irrévocablement être associée à de tels motifs heuristiques comme la recherche du Mot le plus important ou du mot-pierre-philosophale, à la dialectique de l’enquête sur les médiations qui culmine dans le retour de la Notion à elle-même, cela est d_ seulement à ce que l’heurésis structuraliste montre la possibilité d’une abstraction non métaphysique, des notions «hautement transformées» auxquelles d’ailleurs il n’est attribué aucun discours introducteur au caractère purement réflexif et critique, par exemple le discours de la connaissance de soi comme cela est le cas parfois en philosophie.

Cela ne signifie pas cependant que l’intention heuristique conduisant à la formation des très diverses notions de quelque chose de privilégié et de premier n’ait pas porté ses fruits dans la philosophie passée sous la forme de notions qui dépassaient, par leur élasticité heuristique, les notions clés métaphysiques ordinaires de la théorie philosophique comme l’être ou l’Absolu. Avant tout, ce sont les notions formelles, auxquelles on assigne dans la théorie un certain rôle heuristique, qui sont à cet égard signifiantes ; du côté de l’intention objective, on pose en général le sens de l’agent qui produit un mouvement (le mouvement de la pensée et de l’être). La plus classique de ces notions est celle de Dieu définie comme but métaphysique produisant un mouvement de création vers soi-même, et dans le même temps comme objet de déterminations exclusivement négatives (la théologie négative). Plus avancée au contraire dans le domaine de la réflexion heuristique est la notion de chose en soi avec sa fonction heuristique particulière de renforcement de «l’objectivité» du discours transcendantal ou bien de rupture de son inclination à l’autoréférence. Le plus grand apport de Kant dans ce domaine est cependant la notion d’idée régulatrice en tant qu’agent formel de l’ordre rationnel unifié qui sert en même temps d’instrument de sanction des prétentions fondamentales de cet ordre à l’objectivité - ce qui est développé dans la dialectique transcendantale ainsi que dans la critique de la raison pratique qui se servent toutes deux de cette notion d’idée régulatrice. De même, le formalisme («la régulativité») de la notion d’idée régulatrice, tout comme l’heurésis de l’utilisation harmonieuse et parallèle de la notion d’idée régulatrice en tant qu’idée (mode objectif) et de la notion d’idée régulatrice en tant que notion (notion de la critique de la raison - mode formel) est lié au neutrum. La collaboration d’un discours thématisant d’autres discours avec lui-même constitue en effet l’un des buts heuristiques essentiels de l’élaboration de la notion de neutrum. La portée d’un tel but se considère en ce que les habitudes heuristiques veulent qu’on traite des relations heuristiques entre deux structures notionnelles selon quelques modèles simples : ceux de la théorie de quelque chose, de la réflexion sur quelque chose, de la métathéorie, de la critique - reconnaissant l’espace séparant les deux structures comme l’espace de la distance critique. La critique kantienne fut la première tentative d’équilibration de cette relation heuristique réflexive simplifiée en intégrant la critique de la raison à son travail d’examen à l’intérieur de cette même critique. Bien s_r, ce fut Hegel qui, le premier, considéra complètement la diversité des relations d’un discours philosophique avec ses objets plus ou moins théoriques - les théories philosophiques elles-mêmes comprises. La notion de médiation possède une signification décisive pour un tel apprentissage. La notion générale de «ce qui effectue la médiation» serait une intuition très importante qui enrichirait la compréhension du neutrum. Le neutrum en effet indique précisément et distinctement sa qualité heuristique lorsque nous la comprenons comme le centre, l’origine ou encore le noyau d’une médiation continuelle entre des notions, le centre de la formation de toutes leurs relations réciproques. D’autre part, il faut se souvenir de la limitation présente dans la notion de médiation qui renvoie aux notions corrélatives de savoir immédiat et de retour chez soi de l’Esprit en tant que culmination de la réflexion philosophique. C’est pourquoi, il faut aussi prêter attention simultanément, en relation avec cette notion de médiation, à l’autre notion de centre que donne la pensée structuraliste - celle d’un centre comme faisceaux ou encore comme condensations dans lequel différentes notions sont données ensemble à l’activité du travail de la différence, dans lequel aussi naissent des notions «décentrées», des notions «déplacées» par rapport aux différentes notions métaphysiques présentationnelles.

Ce qui vient d’être dit dans les paragraphes précédents au sujet du neutrum doit certainement produire l’effet d’une introduction peu claire et créer cette impression qui d’habitude est à l’origine de cette question : «Mais de quoi au juste s’agit-il ?» Elle ne peut être autre cependant sachant que le neutrum n’est pas un objet de définition, qu’il ne se donne pas simplement comme un certain objet théorique lié à une méthode de recherche déterminée qui se proposerait, qu’il se ne se laisse pas non plus saisir à l’intérieur d’un «plan général» comme une chose ayant un simple statut ontologique ou heuristique (un statut d’idée, de programme, de méthode, de notion opérationnelle etc.). Chaque récit sur le neutrum constitue une entrée à l’intérieur du cercle énormément étendu des notions philosophiques qui sont à cet égard privilégiées - l’entrée en un lieu fortuit et en même temps la présentation du neutrum dans son travail spécifique pour qui le travail de la différence, le travail de la médiation et le travail de la construction théorique à l’usage d’une théorie concrète - chacun séparément - représente un exemple ou une manifestation.

L’explication sur le neutrum est dans un certain sens une explication de l’heuristique et proprement son allégorie. Parler du neutrum voudra toujours dire être limité grammaticalement, et en cela plus généralement heuristiquement, dans l’activité d’une parole sur un objet dans la signification de son existence à qui se pose en outre la question de sa manière d’être. «L’heuristique» cependant dénote un objet qui est un domaine de recherche et donc, la question, au statut général, relative à son type notionnel, est une question «sur son statut cognitif», «sur sa méthode», «sur son emploi». Parler de l’heuristique constitue une chance pour tout développement sur le neutrum en nous permettant de nous arracher à la contrainte grammaticale qui nous le fait voir comme un certain être ; bien plus même, parler du neutrum est une chance pour tout développement sur l’heuristique en nous permettant de nous arracher à la contrainte d’une parole sur elle qui la considérerait comme une quelconque science (dont on attendrait «une méthode», «un objet».). Le type de discours est cependant dans ces deux cas le même. - il s’agit d’un type de discours, au fond, très spécial et considérant sa matière (et donc considérant les besoins eux-mêmes de l’heuristique) contingent car il se conforme à des circonstances purement internes qui veulent que l’heuristique ou bien encore le neutrum soient expliqués à quelqu’un. L’impression que donne cette constante dérobade vis-à-vis d’une réponse claire, cette impression que donne un propos qui s’occupe de tout en même temps, constitue la conséquence de cette circonstance obligée, et il résulte de cette crainte que le lecteur veuille s’arrêter à cette circonstance particulière qui est trompeuse en raison de sa prétention à une intuition universelle et qu’il se dise : «Ah ! Il s’agit tout simplement de cela !» Malheureusement, ici aucun tout simplement ne peut tenir. Bien plus, nous opérons sur un fond o_ ces habitudes ne sont plus opérantes, o_, bien plutôt, doivent se soumettre à l’epochè certaines habitudes et banalités heuristiques au contact desquelles nous nous sentons en sécurité et «intelligents». Les avertissements qui apparaissent avant toute recherche d’une «pierre philosophale» - de la grande Notion, du Mot lui-même, de la machination qui conduit toute pensée vers la vérité, ou bien aussi l’antidote efficace contre toute faute possible - appartiennent à ces habitudes, de même que leur appartiennent les simples vérités heuristiques qui exigent de ne pas s’efforcer d’occuper une position issue de «nulle part», de ne chercher ni Panopticon ni théorie du tout. Essentiellement, ces avertissements sont comme des observations légitimes faites à un marcheur qui se dirige vers le sommet, qui, en tant que bon marcheur, connaît bien mieux leur sens que quiconque et qui, malgré tout, continue de marcher sans en avoir recours. Pour savoir pourquoi toutes ces remarques (et bien d’autres) sont proprement légitimes et jusqu’à quel point, il faut s’enfoncer plus loin que ne l’exige la simple certitude de leur légitimité, sans qu’il soit même déjà question de la simple compréhension de leur sens. Ma plus grande crainte en écrivant le travail sur l'heuristique avait pour objet l’influence freinante des habitudes et des banalités heuristiques et pourtant justement, cette ouverture au large espace des instruments heuristiques ainsi que l’aptitude à se mouvoir parmi eux, l’aptitude à un jugement critique du champ de leur emploi, constituent l’une des voies les plus importantes de ce travail. Je crois que les esquisses heuristiques présentées sont un élément de la richesse de l’heurésis philosophique et ont permis de parler d’elle sans avoir recours à des formes heuristiques simples telles que la «description», «la création d’une théorie», «l’opération d’une réflexion critique». Les formes que doit prendre en considération l’heuristique sont aussi riches que celle de l’heurésis de la philosophie elle-même ; elles doivent en effet être contemporaines d’une avancée de la réflexion heuristique que l’heuristique rencontre dans la philosophie.

Se mouvoir dans la multiplicité des idées, multiplicité o_ nul ne possède la priorité, excepté ce qui se donne soi-même par rapport à son contenu et à l’idée de totalité qui apparaît dans un cas donné : cette aptitude clé, nécessaire à l’explication de l’idée heuristique, se laisse maîtriser, d’une manière spécifiquement condensée, dans le discours qui détermine la notion du neutrum.

La découverte du neutrum, s’il est permis d’utiliser le terme «découverte», est le résultat d’une expérience intellectuelle qui met en évidence l’inaptitude de toute notion à occuper une position centrale dans la pensée en général, de telle manière qu’elle reste avec toutes les autres notions dans une certaine relation heuristique de type principale - subordonnée. Tout prétendant à une position absolue - ce peut être une notion strictement métaphysique (d’un ordre purement objectif) ou formelle ou encore méthodologique (comme la notion de méthode universelle) - sera expulsé par une notion clé du discours o_ sera à l’oeuvre une réflexion portant sur sa position privilégiée. On atteint peut-être une certaine extrèmité lorsqu’une notion est construite de telle manière qu’on n’y inclut rien de plus que ce qui joue ce rôle privilégié - celui justement que l’on attend d’elle. Il n’est pas possible de préciser ici ce que peut être ce «rôle privilégié» car il s’agirait justement d’une particularisation que l’on veut éviter. Dans l’utilisation de ce terme cependant, nous n’évitons pas ses limitations spécifiques : celui-ci est dépendant de la notion de ce qui est privilégié et, outre cela, de la représentation heuristique qui voit que la généralité et le caractère formel de la notion sont la source de sa puissance heuristique et de son emploi le plus large (au prix de la perte d’une signification distincte). Le neutrum apparaît justement à ce moment-là, à savoir en tant qu’hypostase formelle de toutes les attentes heuristiques qu’on est en droit de nourrir au sujet de la notion clé d’une théorie, une hypostase mise en cause dans le même temps par un discours critique qui révèle le caractère inaccomplissable de sa prétention et l’impossibilité pour une telle notion de postuler une existence positive. Considérons le neutrum comme une notion fondée de cette manière dialectique - il s’agit en vérité de l’une des nombreuses manières possibles, se différenciant des autres toutefois attendu les exigences de toute explication. Considérons de plus le neutrum en tant que notion de quelque chose d’impossible ou bien en tant que notion d’utopie, la détermination d’un projet qui s’est reconnu lui-même comme inaccomplissable : tout cela est très particulier et très éloigné de l’idée d’une notion générale dont l’objet est ce qui se trouve dans une théorie ou dans un système philosophique en position privilégiée. Nous ne pouvons pas parler d’un neutrum «en général» et donc, en tant qu’objet du discours présent (le neutrum «en général» ne peut signifier rien d’autre qu’un «neutrum ajouté à un discours conduit par l’idée heuristique de réalisation des généralités») celui-ci est «impossible», il est une notion «de projet inaccomplissable» - le neutrum est tel seulement dans le cadre précis d’un certain projet inaccomplissable dont le centre établit un certain mode du neutrum. Cette remarque suggère une observation importante, à savoir que le discours qui s’efforce de défendre le neutrum contre tous ces reproches, et donc de défendre le sens de son intégralité (les liaisons des principes aux différentes choses grâce à sa notion ou pour le moins grâce à son nom) doit le donner comme une certaine multiplicité de notions dont les éléments particuliers assument pour ainsi dire en eux et prennent sous leur responsabilité tout défaut. Le neutrum, en accord avec cette intuition, est «quelque chose au-dessus», il reste intact malgré les échecs, que soumettent ses modes. Cette proposition répond à la vision métaphysique d’un être qui est lui-même général par essence mais qui rentre dans des relations particulières avec d’autres êtres : il se manifeste en eux et crée certains processus par lesquels nous nous efforçons de le connaître unilatéralement et en son phénomène. Voilà comment se manifeste une proche parenté entre la notion purement formelle de ce qui se trouve en position privilégiée dans le discours (notion dépendant de l’ordre de ce que l’on nomme métathéorie) et une certaine représentation spéciale, objective (dépendant de l’ordre des constructions métaphysiques). Voilà en quoi consiste justement l’activité heuristique du neutrum et plus précisément son activité dans la sphère de l’heurésis structuraliste - parler du neutrum est un moyen de découverte de relations structurales entre des motifs qui dépendent de différents ordres. Ici, nous découvrons justement une relation entre la notion purement formelle, inaccessible autrement que par des particularisations imparfaites (dont l’imperfection ne porte pas atteinte à son sens mais le masque seulement) et la représentation métaphysique d’un être existant grâce à ses manifestations phénoménales mais qui aussi les transcende.

Pour se rendre compte du mouvement particulier des notions qui provoque l’entrée du neutrum dans leur milieu, il faut commencer par établir une liste d’exemples de notions «de différents ordres» - objectif, «méthodologique», «logique» etc. - à qui sont liés, dans leurs discours mères, des attentes heuristiques spéciales et à qui donc il est prescrit un rôle particulier à jouer. Il est probablement légitime ici de donner la priorité aux notions les plus simples parce que mobilisées pour un simple usage affirmatif et objectiviste. Suivent donc certaines notions strictement métaphysiques en qui l’on peut soupçonner des ambitions heuristiques (en y trouvant une certaine chance de réalisation de la notion de neutrum) : l’être parménidien, la qualité (poios) chez Anaxagore, l’atome, l’Idée platonicienne du Beau et du Bien, l’entéléchie, le premier moteur, l’archè, l’Absolu, l’Un, la causa sui, la prima causa, le principe, l’essence, le monde, la substance, la monade, la matière, l’esprit, le moi, le moi transcendantal, la pensée, la volonté... Chacune de ces notions veut expliquer quelque chose, chacune fixe une instance métaphysique, chacune trouve dans les autres un objet de conversion ou d’échange (un concurrent) qui peut occuper sa place objectivement et dans le système. L’éclaircissement des rôles heuristiques joués par ces notions crée une nouvelle série : quelque chose de premier, quelque chose de fondamental, l’être premier, la notion clé, le fondement du système, le fondement du monde, une notion ayant à tout expliquer, le début... La différenciation ordinaire entre suppositio formalis et suppositio realis, de même que parler de notion d’une part et parler de réalité d’autre part, n’a plus ici presque de puissance heuristique - au sujet des notions de la première série, on utilise les notions de la seconde série de manière naturelle «en mélangeant les ordres» comme cela se dit parfois. Pourquoi en est-il ainsi ? Le discours transcendantal l’explique et il n’y a pas lieu ici d’y revenir. Il est dit que «la causa sui est une notion de l’être expliquant l’existence des autres êtres» ou bien il est dit que «la causa sui est un être premier qui est en même temps la cause des autres êtres» : la formulation importe peu car ces deux stylisations peuvent se retrouver dans un unique discours métaphysique cohérent. Les notions des deux séries - répétons-le - se mélangent. De tels exemples de déplacements et de substitutions, même dans les deux séries énumérées ici assez fortuitement et entre elles, de tels exemples de déplacements chaque fois provoqués par une réflexion heuristique (et conduisant finalement à la possibilité d’une construction dont le statut serait «ce qui lie tous les cas», celui d’un «analogue», d’un ensemble de «généralisations» - conduisant donc au neutrum) il est possible d’en énumérer des dizaines. Le discours aux ambitions heuristiques «essentialistes», contenant pour sa conception des «noyaux de problème», engage cependant d’habitude des notions encore plus déplacées vers la réflexion, par exemple des notions de l’ordre méthodologique ou métathéorique telles que : la notion, la vérité, la méthode, la logique (de quelque chose), la philosophie, le système, la conception, la question, le problème, l’aspect, l’ordre objectif et conceptuel, la connaissance, la réflexion, la critique, la naïveté, la preuve, le fondement, l’objectivité, l’argument... Chacune de ces notions occupe parfois une place centrale dans le discours, subordonne d’autres notions ou bien les supplante. Soit alors l’une des nombreuses séries possibles de déplacements et de substitutions fondées et aux différentes formes heuristiques de réflexion :

i Commençons par la proposition métaphysique : «Si le monde est une totalité unique, il doit avoir une cause unique.»

ii «La proposition i rejoint l’idée philosophique de totalité, d’unité et de genèse, et exprime une tendance de la philosophie à expliquer, à l’aide d’un principe unique, tout à la fois dans son être, mais cela signifie : dans son origine. L’essentiel de la proposition i, c’est le désir d’une explication suffisante de tout à l’aide d’un seul principe.»

iii «La proposition ii suggère que de telles notions comme le monde, l’être, la totalité, se présentent en tant que forme du tout qui, lui-même en tant que catégorie formelle critique, peut les remplacer. Cette proposition voudrait subordonner à la notion réflexive ou encore métathéorique de principe la notion de cause qui apparaît dans i, et certainement aussi toute notion qui aurait pu se présenter à sa place (par exemple la volonté). Elle dit : il est question de la totalité, de principe et d’explication. En jugeant cependant la proposition ii, si l’on voulait répondre à la question «qu’est-ce qui importe au philosophe ?», il faudrait dire que c’est plutôt la réflexion critique qui lui importe, le jugement, le discernement métaobjectif. Essentiellement, c’est justement ce qui intéresse toujours le philosophe.»

iv «La proposition iii suggère que toujours le philosophe a en réalité autre chose à l’esprit que ce qu’il dit ; seulement, il ne sait pas suffisamment s’en rendre compte. Pourquoi, cependant, ne pas accepter qu’il dise ce qu’il dise ; cela veut dire : il pose une question qui lui paraît importante et cherche sa réponse. Il faudrait plutôt revenir à la proposition i et au problème métaphysique qui lui est lié.»

v «Depuis la cause, en passant par le principe et la réflexion critique, nous sommes allés jusqu’à l’idéal de «la question en son essence» et jusqu’à l’idéal de «la chose elle-même». Tout cela, cependant, est toujours subordonné à la question «qu’est-ce qui est le plus important ?». Même la proposition iv contient la suggestion que «la raison d’être» est en un sens plus claire que «la cause» - laissant apparaître une disposition à expliquer cette supériorité par le don automatique d’un très haut rang au critère théorique appliqué ici (en disant par exemple que la raison est une notion plus générale ou plus critique car plus proche de la notion «de ce qui explique» en tant que généralité réflexive de cause). En premier lieu donc, c’est la notion de ce qui est le plus général (le monde) qui est la plus importante ; ensuite, vient ce qui crée (la cause) ; de même, ce qui explique (le principe) ; ce qui est situé à la base (le problème lui-même, la chose elle-même) ; et enfin (dans cette phrase) - la notion de ce qui est le plus important. La proposition iv ne veut croire en aucun «motif caché» dont la connaissance nous fournirait quelque chose du genre d’un savoir secret, d’un savoir d’une espèce supérieure. Elle-même cependant avance sa chose la plus importante : la chose elle-même. Mais peut-être pourrait-on quitter le territoire de ce qui est le plus important (premier, décisif ou aussi pleinement critique, universel) et attaquer le sujet de ce qui est peut-être plus particulier mais réellement intéressant pour nous en tant que «quelque chose du monde», quelque chose de concrètement problématique.»

Par un commentaire heuristique assez sophistiqué, nous sommes revenus de nouveau aux notions métaphysiques ordinaires : le monde, et par supposition : l’empirie, des questions concrètes que nous pose la réalité ; en un mot - nous et le monde. Cela est étrange mais combien sont fréquents les conflits entre une réflexion médiatisante compliquée et une forme heuristique naïve de l’usage objectif et affirmatif des notions. Le neutrum parcourt toutes les propositions et y apparaît en tant que notions de différents «ordres», ou plutôt constituant différents «ordres». Cela se passe toujours par suite d’une réflexion heuristique. Nous adoptons ici cependant une règle de parole sur le neutrum qui veut qu’il ne puisse être subordonné à rien. C’est pourquoi nous interprétons aussi les représentations heuristiques de partage du champ discursif en «ordres» (objectif, méthodologique, notionnel, etc.) comme permettant l’intuition du neutrum en tant que «souverain des ordres», l’origine de leur partage et de leur hiérarchie. Bien s_r, il s’agit d’une détermination très abstraite. Il est toutefois possible de parler ainsi des séries de modes du neutrum qui établissent différents critères de hiérarchie : la réflexivité, la généralité, l’abstraction, la critique.

Il ne faut pas avoir l’illusion que la réflexion heuristique en tant que type d’opération de la pensée médiatisant des transformations structurales dans la sphère des discours philosophiques soit liée par essence à l’intuition du neutrum, qu’elle soit irrévocablement sa conséquence. En ce sens, le neutrum n’est pas indispensable, il est possible pour le savoir philosophique de s’en passer sans dommage. Il est possible de dire la même chose de l’heuristique en général. Cela veut cependant dire que si l’on pense l’heuristique et le neutrum du point de vue de l’heurésis méthodologique, d’un point de vue technique, cette dernière doit se légitimer en montrant la valeur de l’outil que l’on réussit en vérité à négliger mais qui reste néanmoins adéquat et de valeur. Seule la pratique intellectuelle peut décider ici ; la question de savoir pourtant si l’heuristique et la question du neutrum peuvent être intéressantes en elles-mêmes, et pas seulement dans leur subordination à l’heurésis méthodologique, est une affaire justement d’intérêts. L’introduction toutefois en chaque occasion dans la philosophie d’une nouvelle notion fortement abstraite et de la question «pour quoi faire ?», tend à retirer l’intuition dominante du neutrum de la sphère de la pensée méthodologique.

Du point de vue de l’heurésis structuraliste, nous avons au fond la notion généralisée de «l’objet = x», conçue dans le cadre de l’établissement d’une «source» de la différenciation - le neutrum génère (différencie) différentes séries et les parcourt en ne s’inquiétant d’aucune détermination dominante - non pas en tant qu’être (dans la série métaphysique) à propos duquel on pourrait poser la question «comment existe-t-il ?», pas non plus en tant qu’instrument théorique dont on pourrait poser la question «pour quoi faire ?». Généralement, le neutrum appartient à l’intuition heuristique de la source et, dans le même temps, à «ce qui se dérobe, ce qui reste insaisissable» («la différence de la différence elle-même», qui est analogue à «la praxis de la praxis elle-même», au «trope de tous les tropes», au «style des styles», à «la méthode des méthodes», à «la question des questions» - se crée ici complètement la série dense des modes du neutrum). Dans la sphère de l’heurésis méthodologique, c’est pour ainsi dire le contraire : le neutrum crée une série qui, du point de vue des représentations fondamentales pour cette forme de pensée (la réalisation à l’aide d’une certaine méthode de certains buts cognitifs) différencie la notion de but. Le neutrum se présente ici comme une série de notions se rapportant au résultat de la connaissance, telles que la vérité, la connaissance, le savoir, la connaissance de soi. La substantialité grammaticale du neutrum les apparente particulièrement, par suite, aux hypostases de but dans la figure de la représentation d’un état de plénitude du savoir et de la connaissance de soi, d’une notion clé pour tout problème et du traité philosophique idéal. Le neutrum apparaît donc ici comme une idée régulatrice pour toute connaissance conçue en fonction de son utilité. Telle est, dans le même temps, l’idée d’instrument heuristique universel (méthodologique) dont la domination est identique à la réalisation d’un but (de la connaissance comme but). La parenté avec «un élément privilégié dans le discours» est ici évidente - cette dernière intuition apparaît être la clé de vo_te heuristique qui tient ensemble la pensée méthodologique et le structuralisme.

Comme la force et la prétention à l’universalité des nombreuses notions et des représentations heuristiques sont contraignantes, il est très difficile de faire l’expérience de ce besoin théorique d’introduction de la notion du neutrum. Le développement des cinq propositions, presenté ci-dessus, montre plus le travail du neutrum qui juste auparavant a été fondé qu’elle ne trace la voie discursive du processus de constitution de la notion. Si nous devons montrer le neutrum comme quelque chose d’important et de nécessaire, il faudra évidemment rester dans la sphère de l’heurésis de «ce qui est privilégié». Prenons donc certaines notions de totalité, celle de premier objet de la connaissance et de fondement métaphysique, puis conférons leur la forme générale d’un argument (dans une figure première et naïve) qui les institue et qui les lie au discours dominant d’un système de pensée possible.

i «Ce sur quoi doit s’arrêter l’attention philosophique en tant que premier objet, c’est l’être. Tout en effet existe d’une certaine manière et quel que soit ce dont nous parlons, nous parlons d’un être.»

ii «L’objet de la philosophie, c’est la pensée elle-même. Tout nous est donné dans la notion et par ses notions ; il n’y a pas d’autre objet que l’objet de la pensée.»

iii «La clé de la compréhension de tous les phénomènes, psychologiques, spirituels, culturels, c’est la connaissance des lois de la nature. Les phénomènes physiques sont en effet à la base de tous les autres qui en dépendent complètement et que nous pouvons connaître seulement en nous déplaçant des questions fondamentales de la nature vers les formes les plus avancées d’organisation de la matière qui permettent la conscience et tout ce qui est liée à elle.»

iv «Pour comprendre le monde qui nous entoure, nous devons directement revenir à Dieu en qui tout prend son origine. La première vérité sur le monde est qu’il est une création.»

v «Pour connaître le monde, il faut d’abord se rendre compte de ce qu’est la connaissance possible en général et par conséquent quelle est cette méthode infaillible (si elle existe) pour acquérir cette connaissance.»

vi «Tout ce que nous savons, et savoir nous le pouvons, se donne comme sens. La compréhension de ce qui est et de ce qui en général peut être un sens intelligible, et donc la compréhension de ce qu’est la connaissance comme telle, son résultat possible et la relation entre l’être transcendant de leurs corrélats, saisi dans les sens objectifs, et ces derniers - c’est le devoir de la philosophie dans la formulation critique.

vii «Le philosophe doit en premier lieu se rendre compte que toutes ses aspirations cognitives et les possibilités de leur réalisation sont déterminées par le fait que le sujet humain se tient devant le monde en tant que sujet connaissant. Ce qui est essentiel pour l’homme doit lui être rapporté et conçu dans sa médiatisation en propre et dans sa relation à l’homme. Le début de la philosophie, c’est l’homme.»

viii «La connaissance philosophique est toujours dépendante de notre attitude cognitive, historiquement formée, et de l’ensemble des notions dont nous disposons ; elle est toujours une assimilation et une transformation de la tradition. Relever cette effort en toute conscience, c’est l’aptitude de recherche correcte, ouverte, non dogmatique et critique du philosophe.»

ix «Tout ce qui peut nous parvenir comme chose signifiante, en cela aussi tout ce qui peut prétendre au statut de connaissance, constitue un sens linguistique. Le langage décide aussi de ce qui possède un sens et de ce qui n’en possède pas. La connaissance de la nature des phénomènes linguistiques est une condition de l’effectuation de l’appréciation du sens et du statut cognitif de toute proposition qui outrepasse l’usage naturel des mots. La philosophie première, c'est la philosophie du langage.»

x «Le devoir premier de la philosophie, si elle veut produire une connaissance certaine, consiste en l’apprentissage de la reconnaissance de prémisses dissimulées dans chaque pensée, puis en l’élaboration d’abord des instruments d’une pensée non dogmatique, libérée de tout préjugé, puis d’opinions résolues à l’avance (trop rapidement ou bien tout à fait inconsciemment) possédant une signification décisive pour les questions dont nous nous occupons en philosophie.»

xi «Il ne faut pas rester sur l’illusion qu’il se trouverait quelque chose d’absolument premier qui pourrait servir de fondement, d’origine et de clé à toute connaissance. Il y a beaucoup de prétendants à une telle position et la rivalité qui existe entre eux ne disparaîtra jamais de manière définitive. Cela concerne du reste toute connaissance parce que le fait fondamental pour la connaissance philosophique est ce qui naît dans le débat, dans la discussion. Les conditions transcendantales de cette intelligence, de ce dialogue, constituent la situation formelle et positive de l’entreprise philosophique.»

L’être, la pensée, Dieu, la Nature, la connaissance, l’homme, la tradition, le langage - il serait possible d’énumérer beaucoup plus encore de notions se soumettant à différentes formes de renforcement (de totalisation, d’absolutisation, de radicalisation) dans la recherche d’un discours dominant. La concurrence qui s’exerce entre elles est une concurrence qui met en jeu différentes représentations heuristiques dans lesquelles les idées d’origine, de fondement, de principe, de but ou bien de totalité sont associées aux idées d’expérience, d’activité, de réflexivité, de critique, de validité, d’essentialité, d’indéterminé, etc. La sensibilité à l’ensemble des idées qui se présente au premier plan décide de la supériorité d’un discours sur les autres. Il n’est cependant pas question qu’un quelconque discours dominant soit soutenu dans sa vérité ou bien «pacifié» par un discours principal ordonnant. Se servir dans une réflexion heuristique bien avancée de la formulation médiatisée : «discours profondément fondés sur le renforcement» ne change rien ici ; elle permet au plus d’ajouter le point xii «concernant le point de départ en philosophie, il faut commencer par la distinction des cas entrant dans le jeu de l’accomplissement de la radicalisation, de la totalisation etc., puis continuer par la distinction des notions différentes et celle des discours variantes, liés à ces dernières, qui dominent dans la philosophie». La similitude fonctionnelle entre tous les discours dominants (justement en tant qu’ils sont «dominants») est une expression trop faible, manquée, du lien avancé ici. De même, la question de savoir ce qui relie tous les cas (et d’autres nombreux) est trop faible et ne répond pas cette situation heuristique particulière qui est le manque de possibilité de différenciation des instruments heuristiques (comme la généralisation ou la recherche de similitudes) dans le but de se défendre d’une situation théorique apparaissant. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas chercher des similitudes et généraliser, mais cela veut seulement dire que, en ajoutant de cette manière une autre ligne à la suite (contre l’intention de produire une appréciation principale) nous essuyons en un certain sens une défaite et nous ne nous rapprochons pas de la compréhension de la situation. Il est juste certainement, pour cette raison, de renoncer au privilège d’un quelconque instrument heuristique, sans parler des notions particulières privilégiées. Pour satisfaire à cela (et nous retrouvons ici une idée heuristique très élémentaire - celle de l’ojectivité dans le sens d’impartialité) il faut dire que dans toutes les propositions présentées, le propos possède en un certain sens le même objet, ou dire aussi que toutes expriment la même chose, à cela près que nous ne devons plus préciser en termes détaillés ce que c’est, ni en quel sens il s’agit de la même chose dans tous les cas. Si nous devions ajouter quoi que ce soit d’autre, alors la condition d’imprécision devrait être affaiblie de telle manière que nous en restions à cette fuite dans notre façon de parler pour ne pas déprécier la prétention d’un élément quelconque d’un discours dominant à la validité.

Il nous est donc permis de dire par exemple que chaque cas, en restant insensible à la destruction des influences de tout discours interne, se maintient dans la similitude de la tautologie, que chacun contient son «moment tautologique» spécifique. Dans cette notion de moment tautologique cependant, il n’est pas question d’indifférence du contenu ou de forme tautologique logique mais de la propriété heuristique formelle de chaque discours dominant en tant qu’il crée les conditions optimales, si possible les plus commodes, pour l’apparition d’une certaine notion (par exemple la notion d’être, de langage etc.) ou encore d’une certaine forme heuristique (par exemple celle de réflexion, de critique, de métaobjectivité, d’infondé) dans un usage purement affirmatif, paradigmatique. De cette manière, toute notion principale devient la souveraine légitime de son discours mère. Ses prétentions sont cependant universelles et non limitées à un seul discours. Pour satisfaire en un certain sens à ces prétentions, et donc pour rester loyal dans la relation au contenu immanent de tout discours dominant (malgré leur exclusion réciproque) il faut conférer au «moment tautologique» un sens «généralisé» ou «analogique» (en l’occurence, ce n’est pas le principe d’unité qui est ici important) de manière que chacune de ses «réalisations» soit une manifestation indispendable et irremplaçable - se suffisant à soi-même et ne se soumettant à aucune détermination de lieu dans la hiérarchie (par exemple hiérarchie de la naïveté, de la critique, des degrés de développement de l’esprit etc.), à moins que certains discours dominants ne se servent pour leur propre usage de la hiérarchie. Ici seulement - au confluent des idées heuristiques d’indifférenciation, de non engagement, de respect pour les prétentions immanentes des discours, dans les conditions d’une démission vis-à-vis de la domination des formes heuristiques ordinairement privilégiées dans la philosophie : la réflexion, la critique, le discernement méthodologique etc. - se développe la notion de neutrum. Il apparaît cette fois-ci comme une notion du moment tautologique, comme une notion de principe ou de source de l’évidence des discours dominants. En l’occurence, le fait qu’une telle propriété heuristique de la notion, comme «s’indiquer les autres modes de soi-même» sans exiger pour l’un d’eux une primauté absolue, mérite d’être liée à une construction théorique ayant un nom propre (qui serait un néologisme) est une circonstance parfaitement accidentelle ; toutefois il n’en est pas autrement. Si la philosophie était autre, il serait peut-être possible, à l’aide de la notion de neutrum (ou encore du neutrum nommé d’une manière différente) de «sauver» les autres formes délaissées de l’heurésis.

Si nous avons déjà montré le déplacement et les substitutions réciproques des notions des différentes séries (qui montrent, à notre avis, le travail du neutrum qu’il s’agit de reconnaître en son phénomène) ainsi que le type spécifique de l’unité des discours dominants (qui nous conduit à l’intuition du neutrum), il faut alors maintenant présenter la puissance heuristique du neutrum en tant que notion consciemment utilisée. Le meilleur moyen pour cela consiste à provoquer le mouvement des notions et des substitutions opérées par l’idée de détermination du neutrum - dans ce mouvement, des notions et idées très différentes révéleront leur lien heuristique. Bien s_r, en parlant dans ce contexte du neutrum lui-même, nous obtiendrons un profit parallèle en approfondissant la compréhension de cette notion :

i Le neutrum est un objet privé de caractéristiques.

ii Le neutrum restera «neutre» par rapport à l’objectivité comme telle ; parler de lui, dire qu’il est «un objet d’un certain genre» ne possède qu’un sens conventionnel. Son trait indéterminé (neutre) il est cependant possible de l’exprimer assez bien par la privation de toute propriété, de même que par l’affirmation qu’il a droit à toutes les propriétés qu’on lui attribue.

iii Les caractérisations i et ii font assez malencontreusement du neutrum quelque chose de semblable aux objets métaphysiques, font de lui justement un certain «quelque chose». En attendant, le sens propre de ces deux caractérisations veut que le neutrum constitue une construction absolue, un objet théorique extrèmement plastique à partir duquel pour ainsi dire on peut faire «tout ce que l’on veut» et grâce auquel, ce qui se forme malgré tout comme une certaine détermination dans le cours de ces opérations arbitraires prend la valeur particulière de la vérité de quelque chose de transcendantalement nécessaire.

iv Le neutrum en tant que pure construction est une pure idée régulatrice fondée qui se retire abstraitement de tout but discursif, quel que puisse être ce but dans des cas concrets.

v Le neutrum donc est l’idée générale de «ce qui est bon» ou «désiré» dans la pensée lorsqu’il est compris dans sa perfection, dans sa forme pure d’effectuation de «ce qui est désiré».

vi Qu’est-ce que n’est pas le neutrum ? Il est tout ce qui n’est pas dans un certain sens «ne... que». Autrement dit, les caractérisations du neutrum qui lui reconnaitraient des limites ou celles qui déprécieraient d’autres caractérisations reposant sur l’effort de rendre la variété, la contenance et la nature «esquive» de cette notion ne sont pas légitimes.

vii Quel est en conséquence la relation du neutrum au principe de non-contradiction ? Essentiellement, ce n’est pas la contradiction nominale logique de deux caractérisations du neutrum qui soulève l’une d’elles, mais plutôt une brèche, en tant que caractérisation, qui peut oeuvrer dans la série des caractérisations liées entre elles dans le développement heuristique. Si le principe d’une suite de caractérisations est l’imitation de la déduction, elles ne peuvent bien s_r être ensemble, en aucun lieu, logiquement contradictoires ; si ce principe est dialectique, elles peuvent être contradictoires dans le sens de la dialectique ; si cependant le premier principe est celui de nous rapprocher d’une intuition spécifique d’une manière arbitraire mais efficace ou encore d’une attitude heuristique o_ apparaît la nécessité de la notion de neutrum, alors la liberté formelle du discours devient particulièrement grande.

viii Il est possible donc de croire que la notion de neutrum est née seulement dans le but de le caractériser et sur cette voie (justement grâce à l’analyse de ce discours) effectuer des observations sur différents phénomènes heuristiques. Ce motif apparaît réellement important ; il conviendrait par suite d’adopter une caractérisation du neutrum comme «pure inconnue», «pur objet d’investigations», hypostase de toute finalité de la pensée. La question de la possibilité d’une autre manière de parler du neutrum se pose cependant autrement que sous la forme du questionnement qu’est-ce que c’est ? Il faut remarquer à cet égard que tout intérêt porté à ce qui est étranger commence par la question «Qu’est-ce que c’est ?» et les formes heuristiques plus complexes se développent au fur et à mesure des recherches. Il ne peut en être autrement dans le cas du neutrum. Son origine est à saisir dans un certain jeu intellectuel que l’on peut peut-être légitimement nommer «jeu du “qu’est-ce que c’est ?”» ; la «fin» de la problématique du neutrum se trouve cependant en chaque point central et de bifurcation de la philosophie - en ses notions les plus importantes, ses formes du discours, ses arguments, etc. ; le jeu du neutrum est en effet jeu de ce qui est important.

ix Si le problème du questionnement apparaît à l’égard du neutrum, il faut alors dire que le neutrum, ne permettant pas qu’une question qui lui serait posée (par exemple «qu’est-ce que c’est ?», «en vue de quoi ?») devienne dominante et limite son sens, produit d’abord l’idée «de question au-delà de toutes les questions», «de questions des questions», «de question toujours justement posée, toujours à sa place», ensuite, corrélativement, l’idée de quelque chose qui serait l’objet de la question idéalement posée. L’émergence de cette idée, comme il est possible de le remarquer, est rendue ici dans la pratique qui naît de la parole sur le neutrum (ayant la force d’une décision purement formelle et stylistico-grammaticale) par la reconnaissance d’une idée donnée en tant que caractérisation ou mode (ou encore justement une idée) du neutrum. C’est pourquoi également, en disant que le neutrum est la question des questions, nous devons dire aussi qu’il est objet de cette question et par suite sa réponse - la notion de question fait en effet advenir ces deux idées. Immédiatement, il s’impose qu’il est en même temps réponse de la réponse, réponse à la question des questions (et donc de nouveau noyau et but du savoir désiré).

x Des motifs heuristiques récurrents se donnent dans la parole sur le neutrum, à savoir particulièrement l’habitude de mettre en relation ce qui est important, ce qui doit être découvert, avec les intuitions métaphysiques : le début et l’origine, le but, la perfection, l’idéalité, ainsi que bien s_r la substantialité. Il se construit donc autour du neutrum une série métaphysique établissant des liens organiques entre certaines intuitions métaphysiques. Nous possédons en effet dans le neutrum un but, un principe, une origine, quelque chose de parfait et d’une manière générale «quelque chose», c’est-à-dire un objet. Il se construit parallèlement cependant une série antimétaphysique : dans toutes les caractérisations qui contiennent l’indéterminé, l’indifférencié, la dissolution ou la dérobade du neutrum. Dans le cadre de cette caractérisation donc, dans lequel est situé le discours sur ce point (le neutrum comme ce qui est important, privilégié) nous découvrons dans la notion du neutrum une tendance à hypostasier des motifs heuristiques d’un genre absolument autre : lier ce qui est important à l’insaisissable, à une menace issue de trop de caractérisation particulière (qui masquerait d’autres aspects), à l’obscurité et à l’inaccessibilité cognitives.

xi Chaque caractérisation du neutrum étant corrélative d’un certain motif heuristique, on peut dire de cette manière que le neutrum trouve sa propre caractérisation comme motif heuristique régissant un discours donné. Autrement dit, un modèle heuristique (certainement pas unique) de découverte de nouvelles caractérisations du neutrum se propose ; en accord avec lui, le neutrum est à chaque fois caractérisé comme le principe heuristique d’un discours donné (exprimé grammaticalement au moyen de la caractérisation d’un certain objet) tant que ce principe doit occuper la place de la notion clé du discours. Si par exemple le discours concerne les conditions de rectitude du discours, sa catégorie clé - les qualités logiques - peut être remplacée par le principe heuristique de ce discours qui est autoréférence ou réversibilité (les principes de développement du discours obligent aussi le discours sur ces principes) ; l’autoréférence ou la réversibilité deviennent alors caractérisation du neutrum, une caractérisation qui trouve du reste son équivallent dans la série métaphysique, dans quelque chose possédant la caractéristique d’un trou noir. Suivant ce même principe, il est possible de transformer les motifs heuristiques de réflexivité (le neutrum comme connaissance de soi) de critique (le neutrum comme pensée connaissant pleinement ses propres conditions de possibilité et d’effectuation), d’infondé (le neutrum comme pensée de l’infondé), de la syncréticité (le neutrum comme idéal encyclopédique, comme idéal d’omniscience), etc., en caractérisations du neutrum. L’emploi de ce principe à l’occasion du discours présent produit une certaine caractérisation du neutrum comme principe heuristique de remplacement par le principe heuristique du discours sa notion clé ; dans une stylisation substancielle (caractérisations du neutrum en tant qu’objet) il faudrait saisir de cette manière que le neutrum est l’idée de notion clé du discours en tant que notion de son principe heuristique.

Assez peut-être de cet exposé sur le neutrum en ce point du développement. Son utilisation pour d’autres problèmes est plus convaincante que ce qu’il est lui-même. Son emploi ne sera cependant encore rien d’autre qu’une parole au sujet du neutrum lui-même, mais relativement à un problème qui nous intéresse concrètement. La puissance heuristique du neutrum se dévoile en effet justement, comme nous l’avons déjà dit, dans sa «caractérisation». Cette activité fournit comme une revue condensé des motifs heuristiques, une topologie heuristique de la philosophie, en montrant des lieux en lesquels des notions et des trames de pensée successives surgissent, se lient ou se séparent. Suivre à la trace le neutrum constitue tout simplement une pensée philosophique sous-tendue par une réflexion heuristique qui, accidentellement seulement, dans le cadre de la présentation de cette notion, peut être associée de manière suspecte à l’heurésis de la gnose.

jot@ka